Suicide des personnes âgées

Le 5 février 2005, par Jean Loup DUROS,

Sur un article de JC MONFORT extrait du livre "dépression et suicide" commentaires

Quels facteurs de risque suicidaire vous paraissent majeurs chez les personnes âgées ? Comment améliorer la prévention du suicide chez les personnes âgées ?

Les facteurs de risque clairement énoncés dans le travail de JC Monfort sur le suicide des personnes âgées ne justifient d’aucun commentaire sur les éléments épidémiologiques. Le travail que j’effectuerai posera quelques questions alliant les causes psychologiques et sociologiques et partira des caractéristiques suivantes :

-La dépression ne peut être que le lit commun de ces suicides et les études post mortem montrent la fréquence entre 83% et 87% de prévalence d’états dépressifs chez les suicidés. -La France est le pays après la Hongrie et l’Autriche qui a le plus de suicides chez les personnes âgées avec une responsabilité liée àla masculinité, pendant que l’Angleterre a le taux de suicide le plus bas.

Les tranches d’âge 65 ans 75 ans étant particulièrement protégées.

Essayons d’aborder le problème de la dépression sous un angle nouveau en rattachant par la suite le problème de l’individu àcelui de la société. Damasio, Berthoz sur un plan physio pathologique mettent en évidence la théorie des émotions avec un rapport direct sur les sentiments profonds qui s’appuient sur les valeurs portées par la société. Jean Paul Sartre dans une esquisse d’une théorie des émotions ouvre des pistes de réflexions sur les explications neuronales de la « décision  ».

Si l’émotion peut paraître comme un désordre physiologique, elle a en fait un sens, une signification. Avec l’âge on peut affirmer que les émotions s’émoussent (et non pas les sentiments), que leur amplitude diminue. Et pourtant l’émotion est une véritable conduite, comme le précise Janet, qui lui confère une véritable finalité. L’homme apprend àréagir aux actes de ses semblables puis àses propres réactions. L’émotion est une façon d’affaiblir les barrières entre réel et irréel, entre les couches superficielles et profondes du « moi  ».

La personne dite âgée voit ses capacités émotionnelles diminuer ou s’affaiblir, cette barrière de défense s’effondre. Cette facilité àtransformer le monde, ce monde si douloureusement ressenti devient difficile. D’autant que ce monde est si difficile às’adapter ànous, ce monde qui peut nous apparaître « odieux  ». Cette inadaptation émotionnelle nous incite àne plus rester dans ce monde si difficile. L’émotion transforme le monde comme une illusion, Sartre parle d’un monde magique qui utilise notre corps comme moyen d’incantation.

Le miroir qui nous renvoie cette image du grand âge sans réaction, sans action, mortifère. « Je me vois sans émotion, et je suis ou je ne suis pas  » Cette image nous est renvoyée par la société, celui que l’autre ne voudrait pas être. Faisons semblant de ne pas être vieux, l’important c’est de rester jeune dit Maisondieu. Cette image nous tue, « je ne suis plus reconnu  » il faut paraître. La société nous le redit tous les jours les jeunes ont la vie devant eux et les vieillards un pied dans la tombe.

A cela vient se rajouter une conception situationniste et Durkheim nous guide pour nous montrer comment cette situation individuelle est tributaire de variables caractérisant la société, en particulier l’égoïsme et l’anomie. Pour Durkheim « il résulte que le taux social des suicides ne s’explique que sociologiquement  » C’est la conception morale de la société qui fixe le contingent des morts volontaires. Que nous dit la société sur le grand âge, que perçoit le grand âge de cette société ? Les êtres qui ont atteint un certain âge ne sont comptabilisés qu’en terme de dépendance, d’inactifs, de fardeau, de charge.

La médecine elle-même se fourvoie pour raisonner en terme de « prise en charge  » en ce qui concerne les personnes âgées. Ainsi la tentative et la réussite d’autolyse des personnes âgées sont le reflet d’une sous estime des valeurs portées pas l’avance en âge et un ressenti cruel exprimé par nos aînés.

En quoi la Grande Bretagne se différencie t elle de la France ?

Déjàdans les statistiques et les chiffres épidémiologiques le royaume uni se distingue sur le nombre d’années de vie perdues avant 70 ans. 11,2 pour le Royaume uni contre 20,9 pour la France et 25,8 pour les Etats-Unis, la mortalité infantile ayant diminué de manière équivalente dans les pays d’Europe.

La France qui se targue d’avoir un système de santé de pointe, ne réussit pas mieux sur les données de morbidité et mortalité et avec un coà»t bien plus important (part de PIB affecté aux dépenses de santé en % : 6,9 Royaume uni, 9,7 France). Le système Béveridgien donne la part belle àl’état qui vote ses budgets en fonctions des besoins et qui dissocie la prise en charge santé du travail. La prévention prend une place prépondérante dans les pays anglo saxons et le soin attaché àla personne âgée ne dépend pas que d’une thérapeutique mais d’un « prêter attention  ». Le nombre d’agents par lits est de 3,50 en Angleterre contre 1,75 en France. Nous ne parlons pas de la considération des phénomènes douloureux et les longueurs d’avance prises sur les soins palliatifs.

Le phénomène ethnoculturel anglais fonctionne aussi sur un principe de solidarité, par quartier, bénévolat, repérage naturel des personnes âgées socialement fragiles. C’est l’esprit de « la société pour tous les âges  » et de « l’activité dans l’inactivité  » Manque de connaissance et développement d’un bénévolat intelligent en France, non reconnaissance d’une action réelle des « inactifs  » avec revalorisation indispensable. Le système de santé anglais tant décrié depuis tant d’années a fait ses preuves sur la prise en charge des maladies, de la dépendance, du grand âge, sur la douleur et l’accompagnement en fin de vie

Pour améliorer nos chiffres que faire ?

Retrouver l’émotion première, autoriser toute forme d’expressions des sentiments dans un cadre familial, cadre professionnel, cadre d’habitation, cadre institutionnel.

Quel soulagement quand une personne âgée sent qu’elle peut être écoutée, qu’elle peut s’exprimer…occasionnellement, alors imaginons le résultat d’une écoute naturelle dans un cadre de continuité Fonctionner dans une société ou la mise en retrait n’est pas une finalité, supprimer la dichotomie des actifs, des rentables d’un côté et des inactifs, des dépendants de l’autre. Supprimer les barrières et agir dans la solidarité naturelle. La considération de la personne avec une valeur continue de l’individu tout au long de la vie, le partage entre générations étant un réel partage, échange de valeurs.

Un souvenir personnel de mon premier séjour en Angleterre àl’âge de douze ans m’a marqué quand pour une personne âgée qui semblait en difficulté a vu se développer autour d’elle et de manière naturelle une cascade de secours enchaînés avec arrêt de la première voiture venue pour rapatrier la personne chez elle

N’attendons pas que la protection du suicide passe par l’état de démence comme le suggère l’étude de Takahashi. Clouons le bec aux « aquabonistes  » qui font preuve d’âgisme àl’état chronique et qui refusent outrancièrement une vision ridée de leur propre visage. Ne nous leurrons pas pour expliquer de telles différences entre les Français et les Anglais il ne peut s’agir que de système culturel et de politique générale de santé dans le respect de la personne. Dans l’attente utopique d’une société solidaire et respectueuse, dénichons les dépressions masquées, atypiques relançons les stimulations bienfaisantes.

C’est le regard de la société, de l’autre qui doit changer et doit permettre ànos aînés d’éprouver « l’émotion manquante  » Nous devons, en attendant que cette prévention primaire n’agisse, traiter les dépressions comme telles, augmenter les approches thérapeutiques et diversifier les stimulations afin d’améliorer « l’estime de soi  ».

Une augmentation en marche de la sensibilité du corps médical est indispensable. Les généralistes Français sont insuffisamment formés àla gérontologie en formation primaire ( seuls 2% des médecins généralistes sont formés), et pourtant ils sont et vont être confrontés aux problèmes permanents, insistants de la gestion du quotidien gériatrique avec une approche toute particulière d’avenir : « la prise en charge pluridisciplinaire du phénomène gérontologique  »

Post-Scriptum :

Attendons que la société s’intéresse et se choque devant le suicide des personnes âgées autant que celui des jeunes et pour conclure sur une parole de Geneviève Laroque : « que la vieillesse n’est pas qu’un temps de désespoir, mais surtout un temps de risque »

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5 février 2005
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